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Solitude.

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[Chronique de Noël] Donner et recevoir
« le: 31 décembre 2016 à 17:42:23 »
Les patrouilles s'intensifiaient dans les égouts. L'Aube Rouge semblait bien décidée à bomber le torse en ces périodes autrefois festives, pour affirmer son autorité et ne pas voir se répandre des croyances qu'elle a jugé dépassées et incompatibles avec son propre culte. Quelques anciens se souviennent encore d'une période, à la fin de l'année calendaire, qui portait le nom de Noël. Ce jour particulier symbolisait la naissance d'un sauveur de l'humanité. Quoi de plus symbolique que d'extirper des habitudes cette tradition, qui était rassembleuse, familiale et apportait un peu d'espoir et de répit au plus démunis?
Le sauveur était mort... Il fallait à présent suivre l'Aube Rouge ou se confronter à sa colère. Seule demeurait en ce jour (comme tant d'autres, choisis arbitrairement) une célébration en l'honneur du Guide qui pouvait donner lieu à un repas de famille. Un temps de paix au milieu du climat tendu qui secouait Päris. Dans cette atmosphère pesante, le froid pärisien n'était qu'une caresse cinglante de plus, parmi tant d'autres. Elle en avait vu d'autres. Une nuit de plus dans la rue, en espérant que l'armée n'ait pas été déployée plus que de raison dans les bas-fonds. Il n'y avait pas de raison. Ceux qui avaient la mainmise sur ces bas-fonds étant étroitement liés au régime, ils faisaient leurs propres lois et possédaient leur propre "police", en échange de renseignements, d'argent, ou on ne sait quelle autre contrepartie. Il y avait cependant plus de largesse de la part d'une petite frappe de racketteur que d'un soldat de l'Aube Rouge.
La ruelle derrière le Café de la Poste (nom hérité d'un hôtel/restaurant existant déjà au XXème siècle - un vestige, pourrait-on dire - était parfaite. Le vent ne s'y engouffrait que très rarement, il n'y avait pas de passages hormis les employés qui venaient déposer les poubelles et ne faisaient pas attention à un pauvre hère. Le chacun pour soi était une condition tacite à la réussite, autant personnelle que professionnelle.  Une perruque sur la tête, sous un ample capuchon, quelques lainages chauds, des gants, elle était préparée à passer une nuit tranquille avant de se déplacer à nouveau le lendemain, espérant un jour meilleur. Les rares regards qui se posaient sur elle la fuyaient instantanément dès qu'elle le retournait. Des siècles que cela fonctionnait. Arrivée à destination, elle déballa ce qui lui restait de nourriture. Quelques morceau de pain, des marrons grillés qu'elle avait récupéré à proximité d'une fête foraine, de l'eau issue de fontaines publiques qui n'avaient pas encore complètement gelé. Il faudrait trouver de quoi manger, dans les jours à venir. Les stocks étaient critiques. Alors qu'elle allait débuter son "repas", on l'approcha. Elle ne tourna pas la tête, mais se figea et attendit. Deux visages, plutôt avenants, se portèrent devant elle, accroupis. Des habits chauds, mais de civils, des thermos et des sacs que l'on devinait remplis de nourriture.


" Monsieur? Ah pardon, Madame. Comment allez-vous? Vous tenez le coup? On a un peu de café ou du thé si vous en voulez. Et aussi des sandwichs. Vous voulez un abri pour la nuit? "


Assaillie de questions, son cerveau se mit à tourner à toute allure. La nourriture, pourquoi pas? Mais l'abri, c'était certainement un de ces centres qui "étiquetait" chacun de ses pensionnaires pour mieux les suivre et les retrouver au besoin. Une des mesures de surveillance les plus courantes de nos jours. Pouvait-elle s'esquiver, sans véritable raison valable?

" Je saurais m'en sortir. Merci de votre aide "

A peine eut-elle le temps de prononcer cela que les sourires se défirent à moitié. Sans autre cérémonie, on versa du café dans une tasse en plastique, de la même manière que l'on jetait son seau d'eau, après avoir fait son ménage. Elle se raidit

" Buvez, ça vous fera du bien "

Le ton chaleureux de la voix avait disparu. On lui tendit la tasse. Elle la huma discrètement. Ca sentait le café, mais elle se doutait qu'autre chose l'attendait, avec. Elle tenta alors

" On m'a déjà offert un vin chaud. Je vous remercie "

Le regard, à son tour, se changea en glace. L'homme ne prononça pas un mot de plus, mais avança à nouveau la tasse dans un geste d'insistance plutôt déplacé. Elle voulut se lever lentement. Alors qu'elle commençait à se redresser, une main s'abattit sur son épaule pour la forcer à rester assise. En se penchant de la sorte, le deuxième "bon samaritain" laissa entrevoir à l'intérieur de son blouson, un badge aux couleurs de l'Aube Rouge. Le bruit d'une fenêtre qui se ferme. Elle l'entendit distinctement mais ses amis d'un soir semblaient trop concentrés sur elle pour s'en rendre compte. Elle n'avait pas d'autre solution que de boire, ou de résister et être, dans le meilleur des cas, arrêtée. Cherchant une faille - il DEVAIT y en avoir une - elle décida à toute vitesse et s'exécuta. Renvoyant la tasse de café au visage du premier assaillant, elle prit appui tant bien que mal pour s'élancer sur son compère et tenter de le renverser pour fuir. Sa prise à l'épaule l'empêcha de prendre l'impulsion nécessaire, elle parfait à se jeter contre lui mais il ne vacilla même pas.  Elle se débattit. Elle voulut crier, mais on l'en empêcha. Elle allait disparaitre complètement. De violents coups dans les côtes puis à la tête la firent chavirer. Ses jambes, de bois brut devinrent coton.

" Tu vas voir ce que l'on fait aux déchets comme toi. Va chercher le fourgon, vite ! "

Furent les derniers mots qu'elle entendit distinctement. Elle n'avait plus la notion de temps non plus. Combien de temps ce qui suit avait pris? Elle ne saurait le dire. Des pas s'éloignèrent, tandis qu'elle gisait à demie-inconsciente au sol, une douleur sourde battant d'une tempe à l'autre, la vue brouillée. Puis d'autres pas approchèrent. Quelques paroles inintelligibles. Le bruit de quelqu'un qui s'écroule. Elle se sentit soulevée, elle voulut résister - mollement - puis s'évanouit alors qu'on lui murmurait des paroles sur un ton rassurant. Elle s'éveilla dans une chambre d'aspect vieillotte, composée d'un lit simple sans pied ni tête, un rangement auquel il manquait un tiroir, avec une ligne téléphonique, une chaise tout ce qu'il y a de plus sommaire. Et un miroir, mal nettoyé. Son corps entier lui faisait mal. Elle était toute habillée, une couette épaisse mais trouée par endroits. Elle tenta de se lever, ce qui manqua de lui arracher un cri. Elle se mordit la joue et grimaça de douleur. Ils n'y avaient pas été de main morte, les fumiers. La porte s'ouvrit. Un homme d'un certain âge, cheveux grisonnants, collier de barbe, paire de lunettes ocre et dorée. Habillé pauvrement, mais on s'apercevait nettement que c'était un uniforme de maitre d'hôtel. Il referma la porte après s'être assuré qu'il n'arrivait personne. Il s'assit sur la chaise.

" Comment v'vous sentez? "

Son ton bourru et sa voix rocailleuse ne le rendaient pas amical pour deux sous, et pourtant, il semblait que c'était à cet homme qu'elle devait le fait de ne pas être enfermée à l'heure actuelle.

" Où je suis? "

La gorge sèche, elle cracha ses paroles comme si elle crachait de la poussière.
Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m'a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d'orages encore et que d'inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !


Loin du monde - M. Desbordes-Valmore

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Re : [Chronique de Noël] Donner et recevoir
« Réponse #1 le: 31 décembre 2016 à 17:49:50 »
" Pas très loin d'là où vous pic-niquiez. Mais ça vous laisse quelques minutes/heures de répit, en fonction des glandeurs d'fonctionnaires qui sont d'faction ce soir "

Il passa une main derrière son crâne.

" J'peux faire v'nir un docteur, si vous voulez. V'z'avez d'la famille, quelqu'un à prév'nir? "

Elle se redressa, non sans mal. Serrant les dents, elle réussit à s'adosser au mur, reprit son souffle et maugréa

" Personne. Je n'ai besoin de personne. Que voulez-vous? "

Il haussa les épaules.

" Rien du tout. J'me fous d'votre histoire. J'me fous d4votre argent. Encore plus d'votre cul. J'me disais juste qu'un peu de répit vous f'rait pas d'mal. Z'avez l'air au bout du rouleau. "

Interdite devant cette déclaration, elle tenta de reprendre le cours de ses pensées. L'agression, puis la sensation d'être soulevée, l'inconscience et maintenant... la voilà ici.

" Qui êtes-vous? Vous m'avez emmenée? Vous n'êtes pas avec eux? Pourquoi? "

Beaucoup trop de questions lui venaient, mais elle avait posé les principales. Il haussa à nouveau les épaules et se leva. Il se posta devant le miroir, se contemplant sans se voir, les mains croisées dans le dos. A l'arrière de son crâne dégarni, au dessus de l'occiput, une marque singulière. La peau avait cicatrisée de manière bizarre, comme si un creux demeurait là-dessous, là où les os de la tête devaient être normalement lisses et arrondis.

" Ces gens n'sont pas dignes d'être appelés humains. V'z'êtes au café d'la Poste, ou du moins c'qu'il en reste. Mon autorisation d'exercer doit expirer d'ici quelques s'maines. J'ai pas voulu partir, ils m'font partir. C'est les règles du jeu. Et pourquoi? Parce que j'veux avoir la conscience tranquille quand ils viendront m'faire la peau. Parce que c'est c'qui pend au nez d'chacun, tôt ou tard. "

Il se retourna vers elle, la mine réjouie comme s'il venait de faire la blague de l'année.

" Prenez votre temps, mais faites gaffe. Ils peuvent débarquer d'un moment à l'autre. J'vous amène de l'eau. "

Alors qu'il était sur le pas de la porte, elle tendit la main dans sa direction, comme pour le retenir avant de lâcher :

" Merci. Qui que vous soyez... Merci. "

Il tourna la tête, la gratifia d'un clin d'oeil avant de refermer la porte sur lui.

[...]

Elle était partie avant même qu'il ne puisse lui rapporter l'eau. Il soupira vaguement de dépit. Elle savait surement ce qu'elle faisait, même si ce n'était pas raisonnable de vagabonder dans cet état, et en étant recherchée. Elle avait fait son choix, il ne pouvait le contester. Il retapa sommairement le lit, inspecta le reste de la chambre. Un mot, à côté du combiné téléphonique " vous avez appelé ". Sans réel indice de ce que cela signifiait, il haussa les épaules - un tic répandu chez lui.


[...]

" Ils vont venir me chercher ici, c'est sûr. Je dois mettre un maximum de distance entre cet hôtel et moi "

Elle rassembla ses affaires, réajusta sa perruque que son "sauveur" avait ramassé à l'issue de ces quelques démêlés avec l'Aube Rouge. Ses blessures attendront. Elle pourrait se déplacer sans trop les aggraver si elle faisait attention. Mais elle devait partir, maintenant.
Ne restait plus qu'une chose à faire ...

[...]

Elle s'éloigna rapidement, quittant le quartier de la Chäpelle. il lui fallait trouver un autre endroit. Elle ne dormirait pas cette nuit, mais elle devait se poser à un endroit, à l'abri des regards. La végétation à proximité de voies de chemins de fer, qui partaient vers l'Ouest, semblaient toutes indiquées, même si la prise au vent était beaucoup plus importante. Qu'importe. Elle était résolue, à présent. Elle devait entrer en contact avec la Compagnie des Ombres. Cette histoire était celle de trop. Elle devait agir, et non plus se contenter de se sauver elle-même. Elle était déjà loin lorsque la patrouille de la paix publique débarqua à l'hôtel

[...]


" Un appel anonyme nous a signalé la présence d'une fugitive dans votre hôtel. Nous venons la mettre aux arrêts. Ne résistez pas "

La police militaire n'avait pas mis longtemps, en effet. Elle avait bien fait de mettre les voiles rapidement. Point de riposte du propriétaire. Il les mena aux différentes chambres qui étaient toutes vides. La cave, les garages, les locaux d'entretien, chaque placard fut inspecté mais ils ne trouvèrent rien. A la fin de cette intrusion inquisitrice, l'officier qui menait la patrouille fit signe à ses subalternes de tenir le maitre d'hôtel.

" Où est-elle? " débuta-t-il d'un ton mielleux

Feignant l'incompréhension, tout ce que reçu l'homme fut un direct en pleine mâchoire. Belle entrée en matière, pour un interrogatoire. Il reposa sa question. Aucune réponse ne vint. L'officier en rajouta encore une couche. Et ainsi de suite.

[...]

Après une bonne demi-heure, il sembla se lasser de ce manège - ou se rendre compte qu'il n'obtiendrait rien de cette manière. Il dégaina alors son arme de poing et la fit glisser lentement sur la joue de sa victime qui était alors à genoux, après avoir vaillamment encaissé une quinzaine de coups au visage, à l'abdomen et dans la cuisse, afin de le mettre à terre. Le canon de l'arme vint effleurer sa tempe.


" Où est-elle, le vieux? Je sais que tu n'en as plus pour longtemps, mais c'est pas une raison d'écourter si vite. "

Vlan ! Un coup de crosse sur le crâne. Il tomba au sol, on le releva sans ménagement.

" OU EST-ELLE? ON T'OFFRE UNE CHANCE DE T'EN SORTIR PAUVRE MERDE ! "

Avant qu'il ne puisse laisser libre cours à sa fureur, le communicateur interne de l'Aube Rouge le stoppa. Un message important, semblait-il. Il frémit d'une rage qu'il devait, de par son rang, contenir à tout prix. Le mépris envers sa proie était à son comble.

" Tu sais qui nous appelé, pour signaler cette femme?"

Hagard, il demeura dans l'incompréhension, puis se rappela le mot de la rescapée

" JE... vous ai... appelé "

Au delà de l'agacement, voir fulminer un homme de la sorte n'était pas donné à tout le monde. Spectacle rare, mais au combien délicieux après un passage à tabac en règle par cette même personne. Il éructa :

" Relâchez-le. Maintenant ! "

Ses soldats obtempérèrent

" On rentre. " Il tourna les talons, et en guise d'au revoir, il adressa un sourire venimeux au vieil homme, crachant " On se revoit pour la fermeture, le vieux. "

Il était vivant. Il ne l'aurait pas espéré au début de leur "entretien". Il comprit la précipitation de la fugitive. Si elle n'avait pas brouillé les pistes ainsi, elle aurait sans doute été prise, et lui, exécuté pour complicité. A croire qu'elle connaissait parfaitement les méthodes de ces gars là.
Ce soir là, le médecin se déplaça bien, mais pour le vieil homme. Panser ces quelques plaies et contusions alla vite. C'est au moment de prendre un peu de repos qu'il murmura du bout des lèvres :


"Joli r'tour d'ascenseur, ma p'tite dame. Joyeux Noël à vous ! " 

Aucun des deux ne dormit cette nuit là. Mais les deux étaient en vie. Et les deux étaient conscients qu'ils devaient agir. L'Aube Rouge venait de se trouver deux ennemis à plein temps.

Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m'a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d'orages encore et que d'inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !


Loin du monde - M. Desbordes-Valmore

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Re : [Chronique de Noël] Donner et recevoir
« Réponse #2 le: 31 décembre 2016 à 17:50:49 »
[HRP: Je n'ai pas eu le temps de me relire en profondeur. Quelques fautes/répétitions/autres coquilles peuvent demeurer. Bonne lecture /HRP]
Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m'a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d'orages encore et que d'inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !


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Re : [Chronique de Noël] Donner et recevoir
« Réponse #3 le: 11 janvier 2017 à 15:01:59 »
J'ai bien aimé cette façon de profiter de l'occasion pour présenter le personnage :).

La qualité rédactionnelle est excellente, merci pour ce très beau texte, un plaisir à lire !
Nävis [2] - Capitaine de la Compagnie des Ombres
***Il est temps que l'Humanité s'éveille de sa torpeur***